Le silence de la place Tiananmen

En 1989, le mur de Berlin est tombé, diffusant un message d’espoir dans le monde entier. Cette année là, le dalaï-lama a obtenu le prix Nobel de la paix. Exxon Valdez sombre près des cotes canadiennes et provoque l’une des marées noire les plus importantes de l’histoire. L’ayatollah Khomeiny meurt et les Simpson diffuse leur premier épisode.

En 1989, dans la nuit du 3 au 4 juin, à Pékin, un mois d’espérance symbolisé par la mobilisation des étudiants chinois qui réclament plus de démocratie et de liberté est réprimé dans le sang. Vingt ans plus tard, le 4 juin reste «le jour qui n’existe pas». Les autorités chinoises, dans un souci de maintenir le silence qui dure depuis deux décennies, ont bloqué des sites tels que YouTube et Twitter, le système de messagerie Hotmail et le site de photo Flickr.

20070206tiananmeninsideLa Chine des années 80 et le printemps de Pékin

Dans les années 1980, le parti communiste chinois (PCC) est divisé entre les réformateurs, qui veulent moderniser l’État, et les conservateurs, qui veulent revenir à la période de contrôle. Cette dissension se retrouve aussi au sein de la population, en particulier parmi les étudiants et les intellectuels qui réclament plus de démocratie, de liberté et de transparence. Ce que les autorités chinoises nomment «Troubles politiques du printemps et de l’été 1989» a commencé avec le décès, le 15 avril 1989, d’Hu Yaobang, ancien secrétaire général du Parti, limogé en 1987 et admiré pour son courage. Des rassemblements spontanés ont lieux partout dans le pays, notamment sur la place Tiananmen, à Pékin, où des étudiants se réunissent. Rapidement, les évènements s’orientent vers une critique de la politique, mais ils restent pacifiques.

A la fin du mois d’avril, plus de 100 000 jeunes refusent de quitter la place et s’organisent en association. Les ouvriers rejoignent alors le mouvement pour protester contre l’inflation et la corruption du PCC. Le 12 mai, des étudiants entament une grève de la faim, ce qui leur attire immédiatement la sympathie de la population. Des manifestations de soutien s’organisent un peu partout.

La répression sur la place Tiananmen

Les conservateurs du parti veulent recourir à la force armée pour calmer les ardeurs étudiantes. C’est cependant le réformateur Zhao Ziyang qui s’adresse aux manifestants, le 19 mai, leur assurant qu’ils avaient été entendus et les priant de cesser l’occupation de la place. L’espoir revient, une solution négociée et une fin pacifique du mouvement se dessine.

090526140530_tiananmen_students_446Ce sera la dernière apparition publique de Zhao Ziyang, limogé le lendemain. Assigné à résidence, où il demeurera jusqu’à sa mort en 2005, il a secrètement enregistré ses mémoires, dans lesquelles il regrette et condamne la répression. A quelques jours de l’anniversaire défendu, les explosives confessions ont été mises en vente, en chinois, à Hong-Kong.

Le 20 mai 1989, la loi martiale est décrétée. Les conservateurs ont mis la main sur le pouvoir et les partisans de la force entendent faire plier les étudiants. Ces derniers restent sur la place Tiananmen et érigent des barricades. Ce jour là, l’armée recule. Elle revient le 3 juin et réprime dans le sang et sur l’ordre du gouvernement ce que l’on appellera «le printemps de Pékin». Quelques jours plus tard, le gouvernement donnera la version officielle reprise inlassablement depuis : il ne s’agissait que d’une bande de voyous et de chômeurs. Le parti reconnaît quelques 300 morts, dont 23 étudiants. La croix rouge chinoise avance le chiffre de plus de 2000 morts. Amnesty International décompte plus de 1000 victimes rien que dans la capitale.

Les réactions internationales

En réaction, l’ONU met en place un embargo sur les armes vers la Chine, toujours en vigueur. La France gèle ses relations avec Pékin. Les États-Unis s’impliquent aussi plus officieusement. La CIA mobilise ainsi ses forces pour faire sortir du pays les dissidents politiques chinois. Plusieurs de ces têtes pensantes vivent maintenant à l’étranger. Le lien entre eux est indéfectible. Ils honorent la mémoire des nombreux étudiants et ouvriers tués cette nuit là ou emprisonnés par la suite. L’association des Mères de Tiananmen, qui regroupent des parents d’étudiants tués, explique qu’au deuil s’est ajoutée l’obligation de se taire et de se plier à la version officielle.

Amnesty International affirme dans un rapport que «le gouvernement chinois cultive un total déni du mouvement pro-démocratique de 1989.» L’amnésie collective instaurée a été efficace, car la jeunesse chinoise d’aujourd’hui ignore l’essentiel de ces évènements, et refuse de croire que l’armée ait pu tirer sur des étudiants. Ironie bien calculée, Pékin a lancé le 13 avril 2009 un «plan d’action national pour les droits de l’Homme», première initiative du genre, qui paraît cependant caduque devant le refus des autorités de procéder à un mea culpa.

L’une des plus fameuse image des évènements sur la place Tiananmen en 1989

Tiananmen 20 ans plus tard

20 ans plus tard, les problèmes de la Chine semblent pires encore que ceux de 1989. La légitimé du parti, qui repose essentiellement sur la croissance économique, est mise à mal par la crise que traverse le pays. Les écarts de richesses ont continué d’augmenter et selon une étude réalisée sur Internet, le principal reproche que les chinois adressent au PCC est la corruption. Le bilan chinois dans les domaines de la santé et de l’éducation reste lamentable.

Le gouvernement continue cependant de soutenir que seul le Parti communiste peut assurer la réussite économique du pays. En mars s’est tenue la réunion annuelle de l’Assemblée nationale du peuple, à l’occasion de laquelle son président, le numéro 2 Wu Bangguo, a réaffirmé «qu’il n’y avait pas de place en Chine pour une démocratie de style occidental.» En revanche, les autorités chinoises ont retenu la leçon Tiananmen. Alors qu’à la fin des années 80 et au début des années 90, les régimes communistes sont tombés les uns après les autres, le PCC a renforcé son pouvoir et a amélioré son image aussi bien sur la scène internationale qu’à l’interne. La libéralisation de la politique et la démocratisation dont rêvaient les manifestants de 1989 est encore loin.

Le blog La chute du mur se spécialise sur la question de la Chine.

Le rapport d’Amnesty International sur les massacres de la place Tiananmen et le déni du gouvernement chinois.

Dans la blogosphère, Magadit, Mahasiah et Thomas Lecomte commémorent aussi ce triste anniversaire.

Mise à jour du 5.06: Arnaud de la Grange relate les commémoration de Tiananem à Hong-Kong et Un oeil sur la Chine souligne la mémoire vive toujours à Hong Kong.

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Une réflexion sur “Le silence de la place Tiananmen

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