La politesse à la chinoise

Pour qui connaît la Chine, le manque de courtoisie presque légendaire des Chinois n’est pas une surprise. Pour qui la découvre, il aura vite fait d’expérimenter ladite impolitesse. Depuis deux mois que je suis à Hong Kong, j’en suis le témoin pratiquement tous les jours. Les gens me marchent sur les pieds sans avoir l’air le moins du monde embarrassé. Il est très rare que l’on vous tienne la porte, quand bien même vous marchez deux pas derrière quelqu’un. Cette scène, qui n’est pourtant pas rare pour les habitués, m’avait extrêmement choqué : une femme enceinte, avec une poussette en plus, qui peinait à ouvrir la porte d’un centre commercial. Des dizaines de personnes la dépassaient sans un regard et sans même envisager de l’aider, alors que le geste aurait pris un instant. Les Occidentaux ne peuvent pas prétendre être les Rois de la courtoisie (et certainement pas les Français, qui, parfois, semblent mettre un point d’honneur à prouver la véracité de certains clichés sur l’amabilité française…). Tout de même, la plupart des gens s’excuseront en bousculant quelqu’un. Et si les excuses ne viennent pas, tout le monde s’accordera pour traiter l’impudent de mal élevé !

Ces comportements ont généralement le don de porter sur les nerfs de la plupart des expatriés (déjà mis à mal par les 90% d’humidité). Peu de temps après mon arrivée, j’ai eu le grand plaisir d’assister à une conférence sobrement intitulée « La politesse chinoise » et qui se proposait de combler le gouffre d’incompréhension entre Occidentaux et Chinois (et croyez-moi, c’est vraiment nécessaire !)

En fin de compte, ce n’est pas une surprise, mais tout est la faute à Confucius ! (de toutes façons, en Chine, au Japon et en Corée, c’est une affirmation valide dans à peu près n’importe quel cas de figure !). Confucius, de son vrai nom Kong Cho, a vécu en Chine entre le Ve et le VIe siècle avant J.-C., à une époque où la Chine était secouée par les guerres intestines entre seigneurs. Comme nombre de ses contemporains, Confucius rêve donc d’harmonie et de paix sociale. Il développe une doctrine sociale et politique, dont les traces écrites sont le fait de ses disciples, lui-même n’ayant rien écrit. Aujourd’hui encore, les relations interpersonnelles en Chine et dans la plupart des pays d’Asie de l’Est sont régies par les codes professés par Confucius. Il est important de noter ici que les Chinois classent les gens autour d’eux dans trois catégories: les liens de sang (la famille), les connaissances (qui vont des amis aux voisins en passant par les collègues de travail… en gros, toute personne qui n’est pas inconnue) et le reste (les étrangers). Or, si Confucius a codifié les deux premières sphères (avec tellement de détails sur chaque situation possible que ça frôle la pathologie), il n’a rien dit à propos des rapports avec les étrangers (comprendre, toute personne que l’on ne connaît, et pas les étrangers au sens d’une autre nationalité). Il s’est borné à recommander la bienveillance envers les inconnus, ce que la majorité de la population s’est empressée d’oublier (mais pas tout le monde, ce qui explique que l’on rencontre parfois des gens qui, eux, se mettent réellement en quatre pour vous aider, et vont plus loin dans leur assistance que n’importe quel Occidental).

Et voici donc la raison pour laquelle les Chinois passent pour des rustres auprès de la plupart des Occidentaux : puisqu’il n’y a pas de codes qui indiquent comment se comporter envers un inconnu, c’est donc que l’on n’a aucune obligation envers lui, pas même celle de la courtoisie. Ce n’est donc pas le dédain qui les conduit à vous lâcher la porte sur le nez ou à ne pas s’inquiéter de l’état de vos orteils après les avoir écrasés. C’est tout simplement qu’ils n’y pensent pas, parce que rien dans les codes sociaux encore en vigueur en Chine aujourd’hui ne les y invite (enfin, presque rien : la bienveillance voudrait quand même que l’on fasse attention aux orteils des autres…).

Depuis plus de 2500 ans, ces préceptes ont imprégnés la société chinoise. Sous Mao Zedong, Confucius a été mis au placard, considéré comme un frein pour l’évolution de la société (tu m’étonnes…). Mais depuis la fin du XXe siècle, et notamment sous l’impulsion de l’actuel chef de l’état, Hu Jintao, la doctrine confucéenne a retrouvé tout son prestige.

Savoir tout ça ne va pas me donner le sourire à la prochaine marque d’incivilité (probablement demain ou après-demain, si je dois me fier au rythme de ces deux derniers mois), mais ça me permet au moins de comprendre et de ne pas m’énerver. De toutes façons, s’énerver ne mène à rien en Asie. Aux yeux des Chinois, ce n’est que le signe d’un manque de maitrise de soi, et c’est le meilleur moyen de perdre leur respect et leur attention. A noter tout de même que le manque de courtoisie n’est pas vécu par tous les expatriés de la même façon. J’ai récemment fait la connaissance d’un garçon au physique de rugbyman (et plutôt de type pilier que demi d’ouverture…). Bizarrement, il n’a jamais à se plaindre de l’impolitesse des Hongkongais. Quand quelqu’un le bouscule, cette personne n’oublie jamais de s’excuser !

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