Féministe ou musulmane

What’s in a name ? Le nom influence-t-il la chose ? Au cours de mes recherches pour mon mémoire sur le féminisme musulman et ses logiques de légitimations, je me suis aperçue que beaucoup de femmes se définissaient comme musulmanes et comme féministes, tout en refusant l’étiquette de féministe musulmane. Au titre que, justement, comme toute étiquette, ce concept les limitait et les enfermait dans un paradigme dont elles ne reconnaissaient pas tous les codes. Certaines, qui mènent de facto des activités de féministes, refusent même ce terme, jugé occidental et péjoratif.

Si les femmes que j’ai interviewées se réclament du féminisme et assument la qualification, elles sont également les premières à reconnaître que porter ce nom a un coût. La sociologue américaine Margot Badran rapporte, dans Feminism in Islam, les paroles d’une étudiante en littérature comparée à propos du terme « féminisme » : « Il semblerait qu’être féministe et être égyptienne est mutuellement exclusif, comme si on rejetait les liens à son propre pays. ». Le féminisme est perçu comme une négation de son identité culturelle et religieuse. En déclarant publiquement leur appartenance au mouvement féministe, les femmes musulmanes ont l’impression de renier tous leurs autres traits identitaires, comme si, on se reconnaissant comme telles, elles affirmaient la supériorité de cet engagement sur tous les autres composantes de leur identité (Egyptienne, musulmane, mère de… ).

Margot Badran souligne que beaucoup ne se retrouvent pas dans le mouvement féministe, considéré comme une étiquette occidentale qui ne permet pas de saisir la complexité de leur engagement. Renoncer à se présenter comme féministe est un choix vers davantage de facilité qui leur permet d’éviter la pression sociale et de se concentrer sur d’autres combats, puisqu’elles n’ont pas à lutter pour prouver qu’elles sont toujours Egyptiennes (ou autre nationalité) et musulmanes. Accepter le « label » féministe oblige en effet à se soumettre à un « devoir de loyauté », comme me l’expliquait l’une des femmes que j’ai interviewée : les féministes musulmanes voient leur crédibilité en tant que membres de la communauté questionnée et assujettie à certaines injonctions : « attention à ne pas vous perdre [i.e. vous écarter du chemin de la foi] » ou encore « [Ne vous laissez pas] instrumentaliser par les ‘blanches’ ». Alors qu’un tel pré-requis à la discussion n’est pas demandé à celles qui ne se présentent pas comme féministes, les féministes musulmanes doivent fournir un certificat de preuve de leur piété et de leur attachement aux valeurs islamiques.

Asma Barlas est une intellectuelle musulmane, généralement décrite comme féministe. Au cours d’une conférence sur le féminisme musulman en 2008, elle a expliqué pourquoi elle refusait le qualificatif. La notion est non seulement trop limitée (« Ne peut-on pas [utiliser partiellement le langage du féminisme] sans automatiquement adhérer à toute une ontologie ou une épistémologie? […] Est-ce que les féministes pensent qu’elles ont découvert l’égalité et le patriarcat ? ») et elle englobe trop de courant de pensées différents. Enfin, Asma Barlas estime que nommer la chose ne fait que lui faire perdre de sa richesse et de sa complexité. D’autant plus que les exégètes islamiques tentent de communiquer avec leur propre communauté. Si un universitaire spécialiste du féminisme saura identifier la spécificité de chaque mouvance, l’essentiel de la communauté musulmane, en revanche, considère avant tout le féminisme comme un produit occidental. Elle conclut ainsi : « C’est le caractère très inclusif du féminisme […] que je trouve à la fois impérialiste et réducteur ». Il est cependant intéressant de mentionner que certaines féministes font la démarche inverse : elles se réclament du féminisme et réfutent un quelconque monopole occidentale de cette notion. Au contraire, elles trouvent dans l’histoire des pays arabes des preuves d’un intérêt pour la question des femmes et l’égalité des sexes bien avant que le féminisme ne soit importé par la colonisation occidentale. L’intellectuelle musulmane Asma Lamrabet préfère ainsi mettre l’accent sur les points communs avec le féminisme occidental plutôt que sur les divergences.

Le terme de féminisme reste cependant très fortement connoté et constitue parfois un obstacle pour les féministes musulmanes qui se heurtent a l’incompréhension, voire à l’hostilité de leur communauté. Elles déploient donc des stratégies pour expliciter leur engagement et le rendre lisible aux yeux des autres musulmans. Un préalable indispensable à toute discussion, m’expliquait ainsi une jeune féministe musulmane : « Avec les mots, il faut toujours prendre la peine de définir ce qu’on entend, que ce soit ‘féminisme’, ‘laïcité’… Si on ne les définit pas, on ne part pas du même point de départ et ça fausse les débats. » Par une approche didactique, en définissant son engagement féministe à ses interlocuteurs avant de poursuivre la discussion, elle parvient à désamorcer les tensions : par exemple en expliquant qu’elle ne conceptualise pas son engagement dans une dynamique de lutte des sexes mais de complémentarité, elle propose une version du féminisme qui ne rentre plus en conflit avec la religion et l’islam. Cette stratégie lui permet de conserver sa crédibilité de croyante auprès de ses interlocuteurs, alors disposés à l’écouter et à entendre ses arguments.

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