Camp 14 : voyage en enfer

Il était bien plus de minuit quand j’ai commencé, affalée sur mon fauteuil Ikea, la lecture de cet article du Guardian sur la vie de Shin In Geun. Il m’arrive souvent de lire un peu avant d’aller dormir, car c’est apaisant et je m’endors plus facilement. Pas ce soir là. À 2h du matin, le coeur battant, les yeux écarquillés, tendue et fébrile, j’ai terminé ce récit de l’enfer. Cela fait plus d’un mois, mais cette histoire me hante encore. Ce 20 avril, le Journal du Dimanche a également accordé une page entière au portrait de celui qui demeure aujourd’hui comme le seul homme ayant réussi à s’enfuir d’un camp de prisonnier nord-coréen. Chaque année, plusieurs Nord-Coréen parviennent à rallier la Chine ou la Corée du Sud. Mais c’est la première fois que l’un d’eux parvient à s’échapper d’un « camp de travail ». Il en rapporte un témoignage surréaliste.

Je ne vais pas vous refaire dans le détail toute la vie de Shin In Geun. Si l’article du Guardian est trop long (ou trop en anglais), celui du JDD devrait vous satisfaire*. Voici les grandes lignes : il est né dans le camp, qui regroupe théoriquement les “ennemis politique“ de la Corée du Nord. Son père s’y trouvait parce que des membres de sa familles avaient fuis vers le Sud à la fin de la guerre, en 1953. C’était son seul crime. Il n’a jamais su ce dont était accusé sa mère. Shin In Geun apprend qu’il doit payer pour les crimes commis par sa famille, malgré sa propre innocence. Comme tous les enfants du camp, sa vie se partage entre le travail à la mine, l’école où on ne lui apprend rien et où on le bat beaucoup, un lavage de cerveau en profondeur et la faim. Surtout la faim. C’est elle qui lui donnera, des années plus tard, la rage de s’évader.

Âgé de 14 ans et encore totalement soumis aux règles qu’on lui a inculqué, il entend sa mère et son frère projeter une évasion et il les dénonce, à la fois par colère d’être écarté et dans l’espoir d’obtenir de plus importantes rations de nourriture. « Toute personne qui tenterait de s’échapper sera abattue », stipule la première règle du camp. « Toute personne qui protège un fugitif sera abattue », établit la cinquième. Parce qu’il appartient à la même famille que les fuyards, il est longuement torturé. Il assistera à l’exécution de sa mère et de son frère. Sa vie commence à changer lorsqu’il rencontre un vieil homme qui prend soin de lui et qui soigne les blessures infligées par la torture. C’est la première fois qu’on l’aide de façon désintéressée. Et c’est la première fois que quelqu’un lui parle de la nourriture de l’extérieur du camp. Plus tard, un autre prisonnier lui racontera les festins et les nouvelles technologies. Sa nouvelle obsession devient la fuite. A 23 ans, il parvient à s’échapper, mais son nouveau compagnon y laissera sa vie.

Cette année il aura 30 ans. D’après l’article du JDD, même sept ans après avoir rejoint la Corée du Sud et les États-Unis, il n’arrive pas à se lier sentimentalement ou à s’ouvrir aux gens. Comment apprend-on l’amour ou le pardon ? Cette histoire a pour maigre mérite (dont on se serait bien passé) de tout remettre en perspective. Très franchement, je vous mets au défi de trouver quiconque qui osera se plaindre de sa situation après avoir lu le parcours de Shin In Geun. Plus important encore : la Corée du Nord fait rire. Dans le monde occidental, on discute avec dérision de ce système hors du temps et de ses velléités nucléaires et spatiales. Comme l’écrit l’historien Pierre Rigoulot dans la préface de « Rescapé du camp 14 », de Blaine Harden, on se gausse « de la propagande imbécile et grandiloquente » du régime. Mais en braquant les projecteurs là dessus, on omet de parler de la répression et de la déshumanisation dont sont victime les Nord-Coréens. Dans les camps de travail, ils seraient encore 150 000 détenus.

* L’article du Guardian est beaucoup plus complet à mon sens. Par ailleurs, dans le JDD, ils le nomme Shin Dong Hyuk, le nom qu’il porte désormais.

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