Réquisitoire contre les violences conjugales

Parfois, il faut emprunter les mots des autres parce qu’ils sont ce que l’on trouve de mieux pour faire passer un message. Dans Le Monde Mensuel daté d’avril 2012, se trouve cet article qui m’a ébranlé. Pascale Robert-Diard y parle d’Alexandra Guillemin, dont l’histoire tristement banale, est celle d’une femme battue par son mari. À la différence près qu’Alexandra Guillemin, en juin 2009, annonce à son époux qu’elle le quitte et qu’elle part avec leurs quatre enfants. Sa colère éclate. Il tente de l’étrangler. Elle attrape un couteau de cuisine. Elle le poignarde. Il meurt sur le coup.

Deux ans plus tard, le 21 mars 2012, s’ouvre son procès, à Douai. Pascale Robert-Diard raconte le mariage précipité, alors qu’Alexandra Guillemin n’a que 17 ans, rapidement suivi des coups, des violences et des abus. Mais ce qui marque la journaliste, c’est l’ « étonnant réquisitoire de l’avocat général Luc Frémiot ». C’est cet appel contre les violences faites aux femmes que l’article reproduit et que je voulais réécrire ici.

Alexandra Guillemin, nous avions rendez-vous. C’est un rendez-vous inexorable, qui guette toutes les victimes de violences conjugales. Ce procès vous dépasse parce que derrière vous, il y a toutes ces femmes qui vivent la même chose que vous. Qui guettent les ombres de la nuit, le bruit des pas qui leur fait comprendre que c’est l’heure où le danger rentre à la maison. Les enfants qui filent dans la chambre et la mère qui va dans la cuisine, qui fait comme si tout était normal et qui sait que tout à l’heure, la violence explosera.

Elles sont toutes soeurs, ces femmes que personne ne regarde, que personne n’écoute. Parce que, comme on l’a entendu tout au long de cette audience, lorsque la porte est fermée, on ne sait pas ce qui se passe derrière. Mais la vraie question, c’est de savoir si l’on a envie de savoir ce qui se passe. Si l’on a envie d’écouter le bruit des meubles que l’on renverse, des coups qui font mal, des claques qui sonnent et des enfants qui pleurent.

Ici, dans les cours d’assises, on connaît bien les auteurs des violences conjugales. De leurs victimes, on n’a le plus souvent qu’une image, celle d’un corps de femme sur une table d’autopsie. Aujourd’hui, dans cette affaire, nous sommes au pied du mur, nous allons devoir décider.

Mon devoir est de rappeler que l’on n’a pas le droit de tuer. Mais je ne peux pas parler de ce geste homicide sans évoquer ces mots d’enfants : « Papa est mort, on ne sera plus frappé ». « Papa, il était méchant ». « Avec nous, il se comportait mal, mais c’était rien comparé à ce qu’il faisait à maman ». On n’a pas le droit de tuer, mais on n’a pas le droit de violer non plus. D’emprisonner une femme et des enfants dans un caveau de souffrances et de douleur.

Je sais la question que vous vous posez. « Mais pourquoi Alexandra Guillemin n’est-elle pas partie avec ses enfants sous le bras ? » Cette question est celle d’hommes et de femmes de l’extérieur, qui regardent une situation qu’ils ne comprennent pas et qui se disent : « Mais moi, je serai parti ! » En êtes-vous si sûr ? Ce que vivent ces femmes, ce qu’a vécu Alexandra Guillemin, c’est la terreur, l’angoisse, le pouvoir de quelqu’un qui vous coupe le souffle, vous enlève tout courage. C’est sortir faire les courses pendant cinq minutes, parce que celui qui vous envoie a calculé exactement le temps qu’il vous faut pour aller lui acheter ses bouteilles de bière. Et c’est à cette femme-là que l’on voudrait demander pourquoi elle est restée ? Mais c’est la guerre que vous avez vécue, Madame, la guerre dans votre corps, dans votre coeur. Et vous, les jurés, vous ne pouvais pas la juger sans savoir les blessures béantes qu’elle a en elle. C’est cela être juge, c’est être capable de se mettre à la place des autres. Alexandra Guillemin, il suffit de l’écouter, de la regarder. De voir son visage ravagé. Mais un visage qui change dès qu’elle parle de ses enfants. On a beaucoup dit qu’elle était « passive ». Mais c’est une combattante, cette femme ! Ses enfants, elle leur a tenu la tête hors de l’eau, hors du gouffre. Il n’y a pas beaucoup d’amour dans ce dossier, mais il y a le sien pour ses enfants, et ça suffit à tout transfigurer. Sephora, Josué, Saraï, Siméon ont 13, 11, 8 et 6 ans aujourd’hui, ils vous aiment et ils seront votre revanche.

Nous, la question que nous devons nous poser, c’est : « De quoi êtes-vous responsable, Alexandra Guillemin ? » Quelle serait la crédibilité, la légitimité de l’avocat de la société qui viendrait vous demander la condamnation d’une accusée, s’il oubliait que la société n’a pas su la protéger ? Alors, je vais vous parler de légitime défense. Est-ce qu’au moment des faits, Alexandra Guillemin a pu penser qu’elle était en danger de mort ? Est-ce qu’en fonction de tout ce qu’elle a vécu, subi, elle a pu imaginer que ce soir-là, Marcelino allait la tuer ? Mais bien sûr ! Cela fait des années que ça dure. Alexandra a toujours été seule. Aujourd’hui, je ne veux pas la laisser seule. C’est l’avocat de la société qui vous le dit : vous n’avez rien à faire dans une cours d’assises, Madame. Acquittez-là !

Alexandra Guillemin a été acquittée vendredi 23 mars par six jurés et trois magistrats professionnels.

(N. B. : L’article de Pascale Robert-Diard a été publié le 24 mars. Il est disponible sur Internet par une simple recherche de mots-clefs, mais uniquement pour les abonnés du site Internet)

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