Mademoiselle Jane Austen

Jane Austen ornera bientôt les billets de dix livres en Grande Bretagne. La nouvelle fait grand bruit de l’autre côté de la Manche et les médias ont débattu et longuement commenté l’initiative de la journaliste Caroline Criado-Perez. Tout a commencé quand la Banque d’Angleterre a décidé de remplacer Elizabeth Fry par Winston Churchill sur les billets de cinq livres. Il ne resterait alors plus qu’une seule femme, la reine Elizabeth II, sur la monnaie britannique. Une pétition recueillant plus de 35 000 signatures a toutefois convaincu les autorités de donner sa chance à Austen pour remplacer Charles Darwin. La proposition, acceptée, passera par un comité et devrait aboutir à la mise en circulation des premiers billets Jane Austen en 2017.

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Très franchement, l’idée qu’il existe des billets de banque Jane Austen ne me pose aucun problème. J’adore cet auteur, c’est d’ailleurs l’une des seules personnes dont j’ai lu l’intégralité de l’œuvre. Elle représente sans conteste une part de la culture britannique, elle a donc sa place sur les billets britanniques. Ce qui me gêne davantage est le fait que cette initiative soit présentée comme une idée féministe. Et ce pour deux raisons.

Dissection de Jane Austen

La première, c’est que je ne suis pas sûre que je classerais Jane Austen comme une éminente figure du féminisme. Je ne suis pas une experte sur Jane Austen. Mon seul mérite, si on peut vraiment dire que ç’en est un, est d’avoir lu ses six romans. Et, franchement, je ne trouve pas que la plupart de ses protagonistes soient des icônes de la cause des femmes. Faut-il alors comprendre que simplement parce qu’elle est une femme, il s’agit de féminisme  ?

Procédons par méthode : Elizabeth Bennet (Pride and Prejudice) et Anne Elliot (Persuasion) sont effectivement des femmes avec du caractère, du répondant, du bon sens et de l’éthique. Elles ne sont pas parfaites, mais elles apprennent de leurs erreurs et elles ne se laissent pas dicter leur conduite par la peur ou les conventions quand elles considèrent que ce qu’elles font est juste. En revanche, les autres héroïnes de Jane Austen ne me font pas vibrer. Elinor et Marianne (Sense and Sensibility) sont tellement caricaturales qu’elles en deviennent grotesques (ce n’est bien sûr que mon avis, j’ai franchement détesté ce roman, j’avais envie de gifler l’une et l’autre, à tour de rôle). Fanny Price (Mansfield Park) est une jeune femme effacée qui se laisse gentiment marcher sur les pieds par à peu près tout le monde en attendant que son empoté de cousin ouvre les yeux et réalise à quel point elle est amoureuse de lui. Certes, elle ne manque pas de volonté lorsqu’elle se retrouve dans une situation périlleuse, mais, sur l’ensemble du livre, elle ne brille pas par sa force. Emma, du roman éponyme, est une petite intrigante suffisante qui s’amuse à jouer les marieuses dans le voisinage avant que l’affaire ne lui retombe dessus. Et enfin, Catherine Morland (Northanger Abbey) est une gamine immature qui vit dans un monde imaginaire jusqu’au moment où la réalité la rattrape.

Je suis un peu dure avec la plupart de ces personnages, alors que j’ai vraiment aimé ces romans (sauf Sense and Sensibility !). Je suis aussi parfaitement capable de mettre en avant leurs points forts et les raisons qui font d’elles des personnages féminins riches et intéressants. Mais, globalement, je ne vois que deux héroïnes sur six qui peuvent prétendre au qualificatif de féministes. Jane Austen et féminisme, voilà donc une question à creuser ! Car, à première vue, le lien ne me saute pas aux yeux.

Mademoiselle

La seconde raison, c’est la place qu’a occupée cette initiative dans le débat et dans les médias britanniques. L’évènement ressemble un peu au sort du « Mademoiselle » en France. Que l’on ait accordé autant de papier et de temps d’antenne à la question de la légitimité du Mademoiselle me dépasse. Non, Jane Austen sur un billet de dix livres et l’éradication de Mademoiselle ne sont pas des questions féministes importantes. L’éducation moins gender-oriented des filles et des garçons (j’ai quand même un prof d’université qui a soutenu, devant un amphi médusé, que les petites filles ne rêvaient que d’une chose : avoir un pénis. Fallait oser.), le harcèlement sexuel au travail, les inégalités salariales… Oui, ce sont des sujets importants qui méritent qu’on y accorde du temps et des ressources. Mais qu’une femme s’offusque et agresse son interlocuteur parce qu’il a eu le malheur de laisser échapper un Mademoiselle me paraît franchement contre-productif.

Qu’on le supprime des documents administratifs, ça me semble somme toute plutôt logique. Qu’on lui déclare la guerre dans le langage courant, c’est vraiment une perte de temps. Depuis un peu plus d’un an, à chaque fois qu’un homme m’a appelé Mademoiselle, il s’est repris, parfois avec humour, parfois avec une pointe d’inquiétude : « Ah, non, il faut dire Madame maintenant, sinon on se fait engueuler. » Il faudra tout de même m’expliquer en quoi agresser verbalement quelqu’un (femme ou homme, soit dit en passant) pour ce simple mot va faire progresser la cause des femmes. Je parle bien ici de femmes qui s’énervent franchement, pas de celles qui expliquent posément pourquoi ce terme les dérange, ce qui est bien leur droit. En Erasmus à Berlin, je me souviens avoir rencontré un garçon qui s’était fait hurler dessus pendant plusieurs minutes pour avoir complimenté une inconnue dans la rue. Et pas en mode « wesh, miss, joli croupion, t’as un 06 ? » (même si je doute que quiconque dise encore « croupion »). Non, juste un compliment simple et sans arrières-pensées. Sauf que, m’a-t-on doctement expliqué, en Allemagne les féministes ne supportent pas qu’un homme rabaisse une femme à son physique. Encore une fois, il faudra m’expliquer. Parce que moi aussi j’admire les hommes (et parfois même les femmes) dans la rue, ce qui ne m’empêche pas de savoir que ce sont des êtres doués d’intelligence. L’un n’empêche pas l’autre, si ?

Toutes ces digressions pour revenir à Jane Austen. Ce ne sont que des distractions. Et, finalement, ceux qui préfèrent que l’égalité entre les hommes et les femmes ne progresse pas doivent être ravis que les associations et les personnalités féministes se concentrent sur de telles chimères. Parce que coller le doux visage de Miss Austen sur un billet de banque n’aura pas plus d’effet sur les générations futures que de bannir Mademoiselle du langage courant. Parce qu’en dépensant une énergie folle à défendre ces initiatives comme si elles avaient réellement de l’importance, on passe pour des guignoles aux yeux de la majorité des gens. Parce que certaines se croient autorisées à hurler, à tempêter et à agresser leurs interlocuteurs dès qu’ils n’adhèrent pas à leurs idées, au point que n’importe quelle femme finit par être qualifiée d’hystérique si elle débat passionnément d’un vrai sujet.

J’adorerais vivre dans un monde où le seul problème des femmes est l’usage de Mademoiselle ou la question de mettre Jane Austen sur un billet de dix livres. Cela voudrait dire que l’essentiel est fait. Mais l’essentiel est loin d’être fait. Autant les hommes que les femmes sont encore enfermés dans des stéréotypes pernicieux qui peuvent leur empoisonner l’existence. Il y a des changements bien plus significatifs à mener pour espérer atteindre une société égalitaire.

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What if ?

Il n’aura échappé à personne que David Cameron, premier ministre conservateur du Royaume-Uni, a cédé aux ailes eurosceptiques de son parti et a annoncé, le 23 janvier, un référendum sur l’avenir du pays dans l’Union Européenne. Il conditionne le maintien des Britanniques dans l’Union à une réforme de l’UE et à la renégociation de ses liens avec la Grande-Bretagne. En cas de victoire des conservateurs aux élections de 2015, la question sera alors sérieusement posée, d’ici à 2017. Et si les Britanniques votaient oui ?

Avec des origines et des liens familiaux dans toute l’Europe, je suis une convaincue du bienfait de l’UE, même quand elle nous casse les pieds. Parfois, toutefois, je me dis que le Général de Gaulle avait raison : l’Angleterre n’a pas grand chose à faire dans l’Union. Ils ont pris part à l’aventure pour le gain financier et économique qui en découlait. Le « I want my money back » fait partie de la légende de Margaret Thatcher et illustre l’attitude britannique vis-à-vis de leurs investissements sur le vieux continent: okay pour mettre de l’argent, mais à condition que les avantages et les gains dépassent les inconvénients et les sacrifices. Sauf que, ça aussi, ça n’aura échappé à personne, c’est la crise. Et quand certaines parties du monde s’en sortent très bien, le moins que l’on puisse dire, c’est que nous, en Europe, avons du mal à repartir. Du pain béni pour les eurosceptiques qui hurlent que l’UE les saignent aux quatre veines et qu’on n’a pas besoin de ça, non, merci beaucoup, on a déjà nos propres problèmes sans devoir régler ceux des Grecs, des Espagnols, bientôt des Chypriotes et Dieu seul sait qui encore.

Sauf que… la City ne veut pas sortir de l’Union Européenne. Spontanément, avec ma connaissance limitée de la City, je pensais pourtant que les financiers auraient été les premiers à applaudir des deux mains en pleurant de joie, afin de se défaire enfin des contraintes économiques et financières européennes. Que nenni. Déjà, les contraintes économiques et financières restent limitées, le Royaume-Uni n’appartenant pas à l’union monétaire. La supervision des banques, le pacte budgétaire (refusé également par les Tchèques)… Cela ne les concerne pas. Londres octroie moins de 1% de son PIB aux dépenses européennes (alors que la PAC cristallise souvent les tensions franco-britanniques). Ensuite, une partie de la classe politique est très europhile: les libéraux-démocrates, avec lesquels Cameron a formé un gouvernement de coalition, ont vertement critiqué le premier ministre, qualifié de « faible, à la remorque de son parti et non pas guidé par l’intérêt économique national« . Vlan.

Les industriels, eux, verdissent à l’idée du « Brexit », la sortie du Royaume-Uni de l’UE. Et pour cause, ils perdraient l’accès au marché unique, qui représente presque la moitié des exportations britanniques (d’après Le Monde, « le pays vend presque autant à l’Irlande qu’aux BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud)« ). Le rétablissement des barrières douanières ne ferait du bien à personne, ni aux entreprises, ni aux consommateurs, et ceux des deux côtés de la Manche. Du point de vue financier, la GB constitue un point d’entrée en Europe pour les investisseurs étrangers, en particulier venant d’Asie. Mais si les ponts se coupent entre l’île et le continent, les investisseurs chercheront le second pays de l’Union le plus business friendly et quitteront, eux aussi, le sol britannique. Certes, Londres pourrait négocier un statut spécial pour se maintenir dans la zone de libre-échange européenne. Mais est-ce que les autres pays accepteraient un compromis, surtout après un tel soufflet ? Sans compter que la City, qui représente 9% du PIB, constitue la place boursière privilégiée de l’euro, même si la monnaie britannique reste la Livre. Si cette prérogative lui échappe, les pertes seraient violentes. Là aussi, Londres dépendrait du bon vouloir européen pour permettre à la City de rester européenne.

Personnellement, sans prendre en considération toutes les conséquences diplomatiques, économiques, financières, politiques d’un tel acte, j’avoue que toute cette histoire m’irrite. On ne peut pas fonctionner avec une Europe à la carte. En tant qu’individu et avec les quelques informations grappillées, ça et là, dans les médias et dans mes cours d’histoire ces dernières années, le Royaume-Uni me fait penser à un gamin capricieux qui ne veut que les bons côtés du contrat, sans les aspects moins reluisants. Une attitude incroyablement égoïste, d’autant plus absurde qu’ils savaient dans quoi ils s’engageaient: les Britanniques n’ont pas opté pour la voie du partenariat spécial tel qu’il existe par exemple entre la Suisse et l’UE, ils ont intégré l’Union en tant que membre à part entière.

Ce n’est pas la Grande-Bretagne qui a construit l’Europe, ce sont les Allemands, les Belges, les Italiens, les Luxembourgeois, les Néerlandais et les Français. Le retrait britannique serait dommage, certes, mais en visitant Londres, on sent clairement que la plupart des gens ne se sentent pas vraiment européens et qu’ils mettent une distance avec l’UE. Pour reprendre l’expression d’un journaliste du Monde, c’est un mariage de convenance. Si le RU quittait l’Europe, une sorte de partenariat se mettrait sans doute en place pour continuer les relations dans un nombre de domaines réduit. Mais les conséquences politiques pour l’UE seraient désastreuses. David Cameron a ouvert la boîte de Pandore. Est-ce que les Britanniques suivront ? D’après les sondages, le référendum aujourd’hui se conclurait par une victoire du oui. Mais d’ici 2017, les eurosceptiques ont largement le temps de retourner l’opinion. Resteraient alors à définir les modalités d’un divorce qui s’annoncerait douloureux.